Le blog de Bernard Moncoucy

Cadre Noir - Le Cercle des poètes bicornus

 

Reportage au cœur du Cadre Noir de Saumur

S’il est un enseignement que le béotien un peu attentif peut retenir d’une visite privilégiée au Cadre Noir de Samur, c’est à la fois la sensation d’effleurer un monde à part, et la frustration de n’en comprendre d’une partie infinitésimale. Un sanctuaire où les apparences sont à la fois trompeuses et très révélatrices.

Il y a d’abord cette sensation d’entrer dans une sorte de temple, dont le gardien pourrait être ce cheval de bronze qui trône à l’entrée de l’Ecole nationale d’équitation. Avec aussi son lieu de culte que serait cette impressionnante sellerie où le silence s’impose de lui-même, et son lieu de recueillement ce vaste hall blanc illuminé par le contraste de longs panneaux noirs où sont minutieusement recensés les noms de tous les écuyers ayant fait l’histoire du Cadre Noir depuis sa création après les guerres napoléoniennes (voir plus loin). Il y a évidemment un respect ambiant, voire de la dévotion, pour cette histoire parallèle et indissociable de celle de l’équitation française : quoi de plus normal pour une institution dépositaire d’un patrimoine national !


Malgré quelques scènes d’époque reconstituées sous verre, ou des photographies de moments clés de cette histoire, l’erreur serait de penser qu’on pénètre dans un musée adorant un passé révolu, un vase clos où une élite vivrait en autarcie, nostalgique, se suffisant à elle-même. C’est même tout le contraire : cette société est en perpétuel mouvement, en perpétuel renouvellement, rend justement toujours plus vivace ce savoir dont elle a la garde en le transmettant sous les formes les plus diverses, réinventées, adaptées à ses différents auditoires.
C’était d’ailleurs inscrit dans les gènes de l’école, fondée dès le départ sur une émulation entre civils et militaires. Qu’il s’agisse d’enseignants de clubs d’équitation, de compétiteurs, français et étrangers, de jeunes espoirs de l’équitation, de chercheurs… ou du grand public, le Cadre Noir est réputé pour répondre présent et ajuster son discours. Mais il faut aussi les voir au quotidien, ces esthètes n’ayant plus rien à prouver dans leur « mundillo », se mettre naturellement à la disposition du néophyte. La raideur de leur uniforme noir n’est qu’apparemment froide : elle est surtout aussi neutre que leur posture à cheval, toujours pour s’effacer derrière lui. Au-delà de leurs installations high-tech, de cette frénésie du détail propre à la haute compétition, c’est la proximité et la chaleur de cette communauté qui marquent les esprits « extérieurs » découvrant l’école (60.000 visiteurs par an).
Certes, il existe bien une caste des écuyers, dont le point de ralliement est ce petit salon très « british » où le café est roi. Pour le reste, chacun tient son rôle et est respecté pour cela : « Tous les métiers du cheval sont nobles » résume Alain Laurioux, le photographe de cette université équestre, qui aura passé son existence à magnifier ces acteurs, quels qu’ils soient.
Reste que l’omniprésence du cheval, à la fois dans les murs et les conversations, davantage que le poids de cette histoire savamment entretenue, cette même passion dévorante et presque irrationnelle qui transpire du moindre détail, font vite comprendre que l’essentiel est hors d’atteinte. Pas par volonté d’exclusive. Simplement parce qu’il faut le vivre pour espérer effleurer la flamme qui lie ces hommes à leurs chevaux. Leurs prestations extérieures permettent au moins d’en toucher du doigt la substantifique moelle.
Bernard Moncoucy





SOUS PAPIER

Melting pot et affectio societatis


Un peu comme au rugby, il ne semble pas y avoir au Cadre Noir de classes sociales sous-jacentes, du forgeron au palefrenier en passant par l’écuyer en chef, surnommé le « Grand Dieu », tous n’ont pas le même rôle, mais tous servent la même cause, n’ont d’yeux que pour ces champions fragiles qui nécessitent une attention 24h sur 24h. De sorte que, chaque matin, comme en montagne, à chaque recoin de mur, à chaque croisement de couloir, on s’évertue à tous se saluer.
Le nombre de corps de métiers qui apportent leur pierre à l’édifice est d’ailleurs assez étonnant, comme le parcours de chacun.
Par exemple ceux de la clinique vétérinaire, entièrement dédiée à l’école. Sur place, bloc opératoire adapté, centre de radio et d’anesthésie. Mais aussi un Département Recherche à l’activité débordante (alimentation du cheval de haut niveau, algologie, locomotion, biomécanique, optimisation de la performance, psychologie etc.). C’est notamment ici, à Saumur, qu’a été conçu Persival, ce simulateur capable de reproduire les allures de n’importe quel cheval… Chercheurs et étudiants ont aussi à leur disposition un centre de documentation unique au monde (16.000 références), rassemblant tout ce qui peut s’écrire sur l’équitation.
Quelques mètres plus loin, autre monde : l’antre des cinq forgerons de l’école qui eux aussi ne chôment pas. Le Cadre Noir a une capacité d’accueil de 500 chevaux, dont 350 lui appartiennent, et il faut changer leurs fers toutes les quatre à six semaines… Idem pour les 60 palefreniers, au four et au moulin toute la journée, ou encore ces 25.000 élèves, français et étrangers, qui sont accueillis chaque année.
Chacun d’eux a son histoire, personne n’arrive là par hasard, tous ont réussi à leur manière à concilier passion et émulation professionnelle. Alain Laurioux, photographe aujourd’hui reconnu, a débuté à l’école comme palefrenier en 1980. Antoine Sinniger, pierre angulaire des sorties du Cadre Noir, a renoué via l’ENE avec une passion familiale qui l’a fait quitté, comme son père avant lui, le monde de l’industrie. Frédérique Said, responsable de la communication, continue à vivre par procuration la compétition équestre qu’elle a elle-même connu, etc.
Le monde des 44 écuyers obéit évidemment au même credo et chacun remplit plutôt deux fois qu’une, son rôle au gré de son parcours. Certains ont commencé leur carrière comme militaire, sous-officier ou officier, avant de voir leur statut muter en même temps que celui de l’école. Entraîneur national de voltige, l’écuyer Jean-Michel Poisson n’a pas son pareil pour concevoir les spectacles sur la piste du Cadre Noir, et en organiser la fonction pédagogique. Patrick Pratlong, chef du département équitation et spécialiste du travail « aux longues rênes », a la lourde responsabilité de l’achat des chevaux (30 à 35 par an), sachant que l’école n’a pas les moyens de suivre l’inflation des prix que connaît le milieu (certains chevaux se négocient à plusieurs millions d’euros quand la moyenne dépensée par l’école est de 8.000 euros par animal). Ce qui, au vu des résultats enregistrés ensuite, met d’autant plus en valeur à la fois le flair au moment de l’achat, et la valeur de l’enseignement dispensé.
Tous ont sous leur responsabilité plusieurs chevaux, trois à cinq, plus ou moins expérimentés, tous indissociables les uns des autres. « Tel cavalier ne s’entendra pas avec tel cheval, alors qu’avec un autre, il sera en empathie » résume Antoine Sinniger. « Cela suscite souvent des conversations passionnantes ». Le contraire eût été étonnant.
B. M


PORTRAIT

Jean-Louis Guntz , maître-écuyer du Cadre Noir de Saumur
Un parcours écrit noir sur blanc


S’il quelqu’un peut personnifier à merveille le Cadre Noir, c’est bien Jean-Louis Guntz, qui mènera les deux représentations de Pau. Il faut qu’on nous en parle hors sa présence pour prendre la mesure du personnage. « Difficile de le dire devant lui, mais son nom est connu dans le monde entier » nous dit l’un. « A cheval, il n’a pas son pareil, il y a lui et les autres » admire un second.
Non pas que l’icône soit inaccessible, bien au contraire, rien dans sa conversation ne laisse transparaître cette réputation qui précède le maître-écuyer du Cadre Noir. D’ailleurs, le seul exploit qu’il se remémore quelques jours avant le déplacement en Béarn, c’est « d’avoir un jour remporté le meeting de Pau (plat et obstacles), en tant que gentleman* ». Les yeux brillent une première fois : « J’ai beaucoup aimé cet hippodrome, et ses peintures magnifiques qui ornaient les pesages ».
L’éloge est d’autant plus appréciable que Jean-Louis Guntz en a vu d’autres : à 65 ans, cela fait 42 ans qu’il porte fièrement l’uniforme noir. « Rendez-vous compte : alors qu’il n’avait plus rien à prouver, il s’est complètement remis en question en participant aux Jeux Olympiques d’Atlanta à 55 ans (concours complet, dressage, avec son cheval Ruby du Ruyer) … » lâche Antoine Sinniger. 
Cerner le personnage en quelques lignes serait vain. Longtemps cavalier d'obstacles, celui qui s'est vu confié de nombreux chevaux privés et qui a pris la peine de transcrire son savoir dans un livre référence (« Sauteurs en liberté », ed. Cheval de France), alors que la tradition voulait, depuis 1860, que cette diffusion soit exclusivement orale, il suffit de l’écouter : « Le cavalier essaie de transcender le cheval, de restituer en selle son allure naturelle, le tempo, la musique l’y aident, comme une rampe qui le porte en piste. On atteint des moments très évocateurs, presque magiques, durant lesquels spectateurs et cavaliers sont pénétrés, plus personne ne bouge ». Et vous voudriez rater ça ?
B.M

* Statut du militaire - que J-L Guntz fut (sous-officier puis officier) avant de continuer à se consacrer à l’uniforme noir en tant que civil à partir de 1972 - lorsqu’il participe à une compétition à titre civil.

 

Pyrénées Presse, jeudi 12 juillet 2007

Vos commentaires

1 Le Mercredi 25 Aout 2010 à 18:03 GMT+2, par berger

Très bel article que je viens de découvrir.
Une Saumuroise devenue Montoise

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